du diktat de la chaussure

Le Philosophe antique considérait donc que la chaussure empêchait d’accéder au bonheur et à la liberté. Essayons maintenant de comprendre comment et pourquoi la Dictature cherche à imposer le port de cette même chaussure à tout un peuple.

Au Portugal, la « contre-révolution de mai 1926 » par l’armée donne naissance à l’autoproclamée « Dictature Nationale », puis à l’instauration du Parti Unique en 1930, puis à l’arrivée d’Oliveira Salazar à la tête de l’État Nouveau en 1933. Le régime tiendra jusqu’à la révolution des œillets de 1974.

Cette Dictature Nationale est le début d’un redressement économique sans précédent avec l’aide de la Société des Nations, mais c’est également le début d’une époque pendant laquelle les libertés personnelles seront réduites à peau de chagrin. L’aliénation du pied fera bien évidemment partie du vaste programme d’aliénation du peuple.

139952698_223f3bbba2_bvendeuses de poisson travaillant pied nus – Portugal – date inconnue

En 1928, la « Ligue Portugaise de Prophylaxie Sociale » édite un ouvrage au titre ô combien réjouissant :  « Le Pied Nu – une Honte Nationale qu’il est Urgent d’éradiquer ». J’ai trouvé un exemplaire sur ebay,  je suis impatient de connaitre le point de vue des 3 médecins coauteurs de l’ouvrage, je sens qu’on va bien rigoler. Les premiers mots de l’introduction sont à savourer : il s’agit « d’entrer en campagne contre le pied nu indécent, inesthétique et anti-hygiénique ».

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« cette vieille habitude source de mille préjudices moraux, esthétiques et matériels, enlaidissant la femme, lui faisant perdre toute sa grâce, la masculinisant, faisant ressembler l’homme aux sauvages d’Afrique, et seulement ceux-là car même les Peaux-Rouges d’Amérique portent des sandales »  

La même année, Porto et Lisbonne deviennent interdites aux va-nu-pieds. Des barrages de police sont mis en place et les 2 villes portugaises vident rapidement leurs centres de l’indécente et inesthétique lie populaire.

Coimbra attendra 1934 pour jouer le même jeu :

– En considérant qu’une telle mesure s’impose, non seulement pour raison d’hygiène et de santé publique, mais surtout au nom de la réputation du pays, où ce spectacle dégradant déjà banni des pays civilisés ne peut plus continuer;
– En considérant que cette répression a déjà été faite, avec des résultats appréciables, dans les deux villes de Lisbonne et Porto;
– En considérant qu’on ne doit pas s’alourdir d’un signe extérieur de pauvreté :

  • est interdite la circulation des personnes non chaussées sur les voies publiques des aires urbaines, qui seront délimitées par les autorités municipales
  • la transgression du dispositif sera punie d’une amende allant de 50 à 200 escudos. La récidive sera punie du double.

Les 3 plus grandes villes du Portugal ont enfin retrouvé un caractère plus « civilisé ». Mais cela ne suffit pas, les 2/3 du Portugal est rural et continue à exhiber ces pieds que je ne saurai voir. En 1956, le bouquin cité plus haut est réédité, de nouvelles campagnes de sensibilisation sont organisées (avec le soutien de l’église). Des villes secondaires comme Aveiro appliquent le décret, en faisant montre de zèle. Le va-nu-pied-sur-la-voie-publique est désormais passible de 15 jours d’emprisonnement. Les autorités se félicitent de cette action « humanitaire et patriotique » et rêvent d’un Portugal où « le pied-nu aura totalement disparu ».

a+pe+descalco« ayez peur faites nous confiance la vie c’est dangereux tu peux mourir »

On aurait alors vu dans les campagnes des hommes et des femmes porter bottes et chaussures aux épaules, et ne les vêtir qu’à l’entrée des villes pour ne pas avoir à payer d’amende.

qn3mb3p8« des chaussures moi je veux bien mais pour quoi faire »
Lisbonne – date inconnue

La révolution des œillets puis l’entrée dans la Communauté Européenne auront propulsé le Portugal dans une ère de liberté consumériste où Nike et Décathlon réussiront à s’imposer avec autant de facilité qu’ailleurs. Le peuple portugais ne se réappropriera donc pas le pied nu comme symbole de liberté, comme les capoeiristes avaient pu s’approprier la chaussure.

L’exemple du Portugal vient directement corroborer le travail de Tim Ingold qui pense que l’aliénation du pied est avant tout un discours politique tenu par l’Homme Occidental pour refuser sa part d’animalité et célébrer son Intelligence et sa Raison face à l’Instinct et la Nature. https://mytrailtosanfrancisco.wordpress.com/2013/12/07/le-monde-percu-a-travers-les-pieds/

L’exemple du Portugal vient renforcer mon sentiment qu’une liberté de pensée passe par des pieds libres et en contact direct avec la Nature Mère . Le contrôle des esprits par l’emprisonnement des pieds. Hier la dictature, aujourd’hui le sacro-saint business sportif, temple de la compétition et de la consommation.

Bonne nouvelle néanmoins, je découvre cette semaine le Forum de la Communauté Portugaise des Coureurs Nus Pieds et à ma grande surprise je découvre qu’ils sont plus d’une dizaine ! Tout n’est donc pas perdu !

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la sandale ne fait pas le philosophe

Petit tour d’horizon de ce que les barbus de la Rome et de la Grèce antiques pouvaient trouver à dire sur le port de la chaussure.

Musonius Rufus

Je suis arrivé aux philosophes par Musonius Rufus On m’avait recommandé sa lecture car il aborde la question de la frugalité et du végétarisme : « les aliments les plus utiles sont ceux qui peuvent être utilisés sans cuisson : fruits de saison, légumes, lait, fromage, miel. La viande est un aliment moins civilisé, plus approprié pour les animaux ». Rufus fait partie des Stoïques, ces hommes qui recherchent le bonheur et la sagesse tout en évitant les plaisirs, les déplaisirs et les passions (les mecs trop relou quoi). Il a livré le fruit de sa réflexion sur de nombreuses choses de la vie quotidienne, il s’est prononcé pour l’accès à la philosophie pour les femmes et contre l’infanticide, pratique courante à son époque. Il a été contraint à l’exil, comme nombre de ses collègues.

Concernant le pied et la chaussure, voici sa vision des choses : « si on en a la possibilité, il est meilleur d’aller pieds-nus qu’avec des sandales, puisque être en sandales est tel un emprisonnement. Aller sans chaussure donne au pied une grande liberté et une grâce lorsqu’il est habitué à cela. C’est pour cette raison que l’on voit des messagers courir sans chaussure sur les routes, et des athlètes incapables d’atteindre leur meilleure vitesse quand ils sont obligés de porter des sandales ».

Xénophon

Xénophon est un philosophe et historien de la Grèce antique, disciple de Socrate.  Dans son analyse (et éloge) de la politique de Sparte on trouve : »on pensait alors que si le pied était suffisamment développé, il permettait aux garçons de grimper les collines et descendre les fortes pentes avec moins de danger. Les garçons habitués à être pieds nus  sautent et courent avec plus d’agilité que ceux en sandales. »

Diogène, le Chien

Autre disciple de Socrate, Diogène de Sinope fait partie des Cyniques, ceux qui vivent comme des chiens, avec les chiens. Anticonformistes, désinvoltes et humbles, les Cyniques recherchent la liberté et un rapport étroit avec la nature. On sait peu de choses de sa vie, et Diogène est présenté tantôt comme un débauché tantôt comme un ascète sévère. L’autosuffisance et la frugalité sont au centre de sa pensée. Il défend l’égalité entre les hommes et les femmes, remet en cause le sacré, la cité et ses lois, ainsi que le sentiment amoureux. Il dort dans la rue et vit sans chaussures, même en hiver, même dans la neige.

De nombreux propos ont été attribués à Diogène, mais leur véracité est à mettre en doute. La légende relate ce passage :

En hiver, Diogène marchait pieds-nus dans la neige. En été, il allait dans le sable chaud. Il faisait cela pour se durcir contre l’inconfort. « Mais n’en faites-vous pas un peu trop ? » lui demande un disciple. « Évidemment, je suis comme le chef de chœur qui doit chanter plus fort que tout le monde afin qu’ils entendent la bonne note »

Socrate

Il semble difficile de connaitre et comprendre la philosophie de Socrate, puisqu’il n’a laissé aucun écrit lui même. Cependant, ses contemporains Platon ou Aristophane dans leurs écrits relatent certains aspects de sa vie, et notamment le fait qu’il allait tout le temps pieds-nus.

« L’hiver dans cette région était particulièrement dur, chacun restait cloitré chez soi, et quand ils sortaient c’était avec une grande quantité d’habits,  chaussés et les pieds enroulés de feutre et de laine. Au milieu d’eux, Socrate avec ses pieds nus sur la glace, avançait mieux que les autres soldats qui portaient des chaussures. »

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Le plus grand philosophe de notre époque a 6 ans et s’appelle Calvin :

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São Bento – de la confiance en soi

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Samedi était le 21km de São Bento, événement bucolique et festif à caractère non-compétitif. Pas de dossard, pas de médaille, pas de sponsor, pas de chronomètre. La même récompense pour les premiers comme pour les derniers : 2 litres d’huile d’olive (bio) et un grand repas champêtre.

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L’occasion de laisser au placard son cardio, sa montre, ses chaussures, son ego, ses doutes, ses peurs, l’occasion de retrouver les collègues de la Salamandre, de philosopher en bonne compagnie tout le long du chemin, l’occasion de sauter dans les flaques, l’occasion d’arriver au bout sans la moindre douleur.

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Puis refaire deux heures de course le soir même en solitaire à la faveur d’un coucher de soleil et d’un clair de lune pour réfléchir et s’assurer d’avoir bien pris toute la mesure de ce qui venait de se jouer à São Bento.

Je commence à comprendre qu’il s’agit avant toute chose de confiance en soi. Celle que le système nous a volée, celle que Décathlon a massacrée, celle que Asics et les autres s’acharnent à réduire en miette. Courir en chaussure c’est accepter l’idée que l’on est rien sans Eux, c’est mépriser son corps, c’est éteindre son cerveau, c’est renier ses propres capacités, c’est se dégoûter de soi-même, c’est faire confiance au vendeur, c’est croire aveuglément le système, boire son discours, se plier devant son absurdité.

Je ne veux plus de tout ça. Courir pieds nus à São Bento c’est reprendre confiance en soi, c’est célébrer le corps, l’esprit, la vie, Pachamama, les compagnons de route, les pierres, le sable, les racines. C’est un jeu, une danse, une fête. C’est ma capoeira.

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La chaussure n’est qu’un exemple, celui le plus parlant pour le coureur. Mais ce discours débilitant est partout, à toutes les strates, à tous les instants, à toutes les sauces. A moi d’apprendre à le repérer, déjouer ses pièges et reprendre ce qui de droit m’appartient.

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de la capoeira et de la liberté

musique !

Eu fui, no sonho
no Barracão de Waldémar
a roda de outros tempos
com violão e berimbau
calçado ou descalço
Angola ou Regional

Je suis allé, en rêve,
au barracão* de Waldémar
la roda des temps anciens
avec guitare et berimbao
chaussé ou pieds nus
Angola ou Regional

*barracão est le lieu d’entrainement des écoles de samba et capoeira

capoeira

Au Brésil, la capoeira semble être pratiquée aussi bien chaussé que pieds nus. La mouvance Angola insisterait sur le port de chaussures quand la Regional préférerait le pied libre. Sur son blog « A Roda em Rede« , la doctorante Mariana Marchesi, issue de la capoeira Regional, nous livre sa passionnante analyse de la chose. Une traduction by ma pomme, avec l’aimable autorisation de l’auteure (obrigado).

(…) J’ai rencontré un pratiquant de la capoeira Angola à qui j’expliquais que je venais de la Regional mais que j’appréciais pratiquer l’Angola quand il m’en était donné l’occasion. Il m’a rapidement répondu qu’il arrivera un moment où je devrai choisir mon chemin. Surprise par la radicalité de sa position, j’ai coupé court à la conversation et lui ai répondu que pour le moment je ne faisais qu’expérimenter.

Il m’a alors averti que je ne pouvais pas m’entrainer pieds nus. Je savais déjà que les écoles Angola recommandent le port des chaussures pour l’entrainement et pour le jeu. Je lui ai demandé quelle en était la raison.

Il m’a donné 2 réponses. La deuxième, d’ordre pratique, était que quelqu’un pourrait m’abîmer le pied par malveillance, en marchant sur mon pied. C’est vrai, bien que ce soit une attitude condamnable, ça peut arriver.

La première réponse est celle qui m’intéresse le plus : l’usage de chaussures dans la capoeira Angola vient du fait historique que les Noirs esclaves n’avaient pas le droit de porter de chaussures. Ils étaient obligés d’être pieds nus en raison de leur condition.

Moi, qui déteste porter des souliers, dans la capoeira comme dans la vie, et qui associe au plaisir de mes pieds nus une bonne part de mon sentiment d’ancestralité africaine, j’ai vu dans cette appropriation du passé un exemple clair du concept de double conscience dont parle Paul Gilroy (2003) : se savoir dans le même temps en dedans et en-dehors de l’occident.

L’affirmation de la dignité du Noir esclave par le discours de la capoeira Angola est faite par une réinterprétation du passé et par l’appropriation d’un symbole d’origine européenne : la chaussure. Il s’agit d’une résistance contre l’occident par l’utilisation d’un symbole provenant de ce même occident.

Je comprends ce discours comme cohérent et légitime, encore plus à la lumière des termes de Gilroy. Cependant, il s’oppose diamétralement à ma propre interprétation du pied nu dans la capoeira. Pour moi, le pied nu symbolise notre ascendance et la culture africaine, il représente le contact avec le sol et la terre, éléments si importants dans les terreiros par exemple. Les pieds en contact avec le sol sont pour moi le lien intime avec la nature et le passé, cette arène où se joue la capoeira. Ce lien est coupé par la chaussure, outil certainement utile dans le quotidien urbain, mais superflu dans le jeu rituel. (…)

On peut donc affirmer, avec quelques exagérations peut-être, que :

  • l’homme blanc des Découvertes aurait inventé les chaussures pour affirmer qu’il n’était pas un singe (cf. Tim Ingold),
  • il aurait interdit ces mêmes chaussures à son esclave, pensant ainsi le maintenir à l’état de « sauvage »  ou « mi-homme mi-singe »,
  • le descendant de l’esclave, faisant fi de la question du singe, aurait décidé de porter ces chaussures pour affirmer quant à lui qu’il n’était pas un esclave !
  • au final tout le monde s’est fait roulé dans la farine et c’est Nike qui remporte le gros lot 🙂

De la toute relativité des symboles, donc.

Retirer ses chaussures représente pour moi une certaine forme de liberté : liberté du pied avant toute chose, mais aussi liberté de penser et d’agir selon mes convictions et face à un modèle unique, liberté face à une dictature mercantile devenue folle. Il est intéressant de noter qu’au contraire, la capoeira Angola érige fièrement la chaussure comme symbole de la liberté, puisque liberté face à l’esclavagiste. De la toute relativité des symboles.

Source : http://mestrado2010.wordpress.com

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du yoga et des pieds

Plus j’avance dans ma compréhension du yoga et plus celui-ci m’aide à reconsidérer ma pratique de la course à pied. Rôle central et primordial de la respiration, compréhension du corps dans son ensemble, acceptation de ses limites, focalisation sur l’instant présent, souci du moindre détail, posture verticale, équilibre entre effort et relâchement, entre corps et esprit, reconsidération de la souffrance comme ne faisant pas partie du cheminement, végétarisme, frugalité, recherche d’une union avec le sacré… la liste est sans fin.

On trouve de nombreux ponts entre le monde de la distance et le yoga. Scott Jurek, KB Saxton ou Barefoot Ted accordent tous une importance majeure à cette discipline, et Fred Rohé invite à la méditation par une course en harmonie avec sa respiration.

Dans son livre Yoga – Anatomie et Mouvements, Leslie Kaminoff dédie quatre pages complètes au pied. Voici ce qu’on peut y trouver :

« le pied, dans sa forme actuelle, est le résultat de plusieurs millions d’années dans un monde sans routes ni trottoirs. Aujourd’hui, alors que la plupart des sols ont été nivelés et recouverts d’asphalte, il s’avère paradoxalement trop complexe. Lorsque l’adaptabilité du pied n’est plus nécessaire à la locomotion, les muscles profonds qui soutiennent la voûte plantaire s’affaiblissent par la force des choses et seul le fascia plantaire, superficiel et contractile, empêche l’effondrement total de la voûte. Cela favorise la fasciite et les problèmes d’épine calcanéenne. La pratique des postures de tadasana est l’un des meilleurs moyens pour que le pied retrouve sa vigueur, sa force et son adaptabilité naturelles.

Une fois les fondations assainies,
il est beaucoup plus facile de remettre la maison en état
« 

En plus des muscles, on peut rajouter que le pied libéré reconstruit également flexibilité et capitons plantaires.  Ces derniers sont bien visibles sur ce schéma, tiré du même livre. Non les va-nu-pieds n’ont pas de corne !

coussinets

Tim Ingold dans son étude anthropologique de l’homme occidental déconnecté du sol faisait une comparaison entre les chaussures et la chaise, deux moyens de nous séparer symboliquement de notre animalité, de notre instinct, pour faire place à notre humanité et à notre raison. Dans Yoga – Anatomie et Mouvements, Leslie Kaminoff évoque la position assise de cette manière :

« Les chaises, les sièges de voiture et les canapés sont un peu aux articulations et au bas du dos ce que les chaussures sont au pied. En Inde, il n’est pas rare que même les familles aisées se passent de meubles, préférant s’asseoir, manger et même parfois dormir à même le sol. Aussi, l’épidémie galopante de lombalgies qui sévit en Occident, est-elle quasiment inconnue dans le sous-continent. En yoga, tout comme avoir les pieds nus permet de développer un nouveau rapport au sol dans les postures debout, dans les postures assises,  on constate un changement dans la relation que les hanches, les articulations pelviennes et le bas du dos entretiennent avec le sol »

rabarifemmes Rabari (Inde), avec costumes et bijoux qui coutent la peau du slip
mais sans chaussures ni chaises.

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Dustyfoot Satsuki

S’il ne fallait garder qu’un seul film, ça serait sans la moindre hésitation « Mon Voisin Totoro » de Hayao Miyazaki. Je l’ai vu des dizaines de fois, je l’ai imposé à trop de gens autour de moi, et la visite du Musée Ghibli à Tokyo restera un souvenir inoubliable.

Je propose ici une lecture toute personnelle de l’avant dernière scène du film, à l’aune de ma pratique de la course pied- nu.

C’est la scène avec la charge dramatique la plus intense. Mei, qui a tout juste 4 ans, est en colère et a disparu. Sa grande sœur Satsuki, prise de panique et d’inquiétude, part brusquement a sa recherche, en courant de toutes ses forces sur les chemins de campagne.

Pendant plus de quatre minutes (c’est très long pour un film de 85 min), on la voit courir les larmes aux yeux, traverser le paysage rural japonais avec une foulée aussi rapide que possible, longer les rizières, s’essouffler, grimper une colline, la redescendre, sauter par dessus les canaux, ralentir, accélérer, adapter sa course aux spécificités du terrain…

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Puis, à bout de souffle, dépitée, et la nuit commençant à tomber, Satsuki est obligée de s’arrêter. Elle regarde alors ses pieds, et réalise qu’ils sont salement amochés par ses chaussures qui la serrent de trop. Elle décide donc de retirer celles qui lui font violence.

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La course peut maintenant reprendre, et de plus belle. Nu-pied, libre, elle tire ses forces de Mère Nature, ses idées se font plus claires, elle retrouve confiance, l’angoisse laisse place au calme intérieur, à la réflexion et à la prise de décision. Elle comprend que seul Totoro pourra l’aider et elle rajoute 3 minutes de course nu-pied en direction de la colline sacrée.

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Malheureusement, Satsuki n’a jusqu’alors jamais réussi à trouver le chemin qui mène au repaire de Totoro. Les portes du sanctuaire se sont toujours refusées à elle. Mais aujourd’hui, les  pieds nus, épuisée, la perception altérée par la course de longue distance, elle est désormais en mesure d’être réceptive aux « vibrations, aux ondulations et aux signes du monde caché« . Ses pas la guident alors sur le bon sentier, les Yokaïs se montrent à elle, et son pied trébuche enfin sur la bonne racine, celle qui la mène droit dans l’antre du Kami de la Forêt.

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On n’entre dans le temple qu’avec des pieds sales et des intentions pures. Et surement pas l’inverse. La suite est de toute beauté, je n’en dirais pas plus ici.

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Cadeau bonus, une jolie illustration du Château dans le Ciel, du même réalisateur :

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du Sri Lanka à l’Éthiopie

Tous les ans est organisé le Marathon de Colombo au Sri Lanka. L’événement festif et convivial réunit plus de 3 000 participants pour 42 bornes au cœur de la plus grande ville du pays. Il est difficile de donner un chiffre précis, mais en regardant les photos on peut évaluer à plus d’un tiers le nombre des participants qui courent sans chaussure. Autour de moi d’aucuns m’ont dit qu’ils « n’ont pas les moyens ». Héhé. Darwin, ses singes et ses sauvages ayant la peau dure, on m’a aussi sorti l’explication génétique : « oui mais eux ont les pieds fait pour ça, alors que pas nous ». Héhé bis. Du bla bla chargé de condescendance. L’éternelle supériorité du western way of life sur le lointain et sauvage tiers-monde.

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En 2011, le premier Sri Lankai est arrivé en 7ème position, 10 minutes après les Africains (Kényans), avec un chrono de 2h37. Sans chaussure. A titre comparatif, j’ai mis une heure de plus que lui, avec des sandales. Il est particulièrement intéressant de noter que, si la presse nationale applaudit le classement et le chrono du champion local, elle ne signale à aucun moment le fait que l’homme allait nu-pied. Ce qui est d’ailleurs parfaitement normal, puisqu’elle n’avait aucune raison d’énumérer toutes les choses inutiles que l’athlète ne portait pas sur lui pendant la course.

A propos des Africains, intéressons-nous maintenant à Haile Gebrselassie, Éthiopien 2 fois record du monde sur marathon. Lors d’une interview, il disait ceci : « quand je n’avais pas de chaussure, j’étais bien, j’avais l’habitude de courir nu pied. Quand j’ai commencé à mettre des chaussures ça a été difficile. Courir avec des chaussures, ça allait, mais au début de ma carrière c’était dur. Dans nos campagnes, tu vois ces gamins, ils sont vraiment à l’aise sans chaussure. C’est mieux de ne pas avoir de chaussure que d’avoir les mauvaises » (une traduction by ma pomme)

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Sur la gauche, le champion Haile Gebrselassie

En supputant que les mecs gagnent plus d’argent avec leurs chaussures sponsorisées qu’avec une hypothétique victoire (parfois mal payée), on est en droit de poser la question :

les élites africains courent-ils vite parce qu’ils portent des chaussures, 
ou bien portent-ils des chaussures parce qu’ils courent vite ?

(la question est posée par KB Saxton dans son ouvrage Barefoot Running Step by Step)

La suprématie de ces coureurs africains a beaucoup intrigué la communauté scientifique du sport. Malheureusement, ici aussi on a très souvent voulu trouver une explication génétique à une telle réussite. Si ces bons à rien de primates va-nu-pied sont meilleurs que nos chères têtes blondes dopées à la médecine moderne et au marketing intensif, c’est forcément qu’ils ont des atouts génétiques que nous ne possédons pas. Ça fait frémir. Quand les Nordiques développent une suprématie mondiale en Curling, bizarrement personne ne vient leur chercher des poux.

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La grande imposture de la chaussure et la course de longue distance sont les 2 grandes découvertes de mon année 2013. Elles ont chamboulé mes perspectives dans bien des domaines, et s’ouvrent alors à moi de nombreuses pistes de réflexion, qui malheureusement n’intéressent guère mes voisins.

Par conséquent, ce blog devrait reprendre une certaine activité. La chaussure et la course à pied y seront certainement des sujets centraux, mais il devrait également être question d’alimentation, yoga, méditation, anthropologie.

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le monde perçu à travers les pieds

C’est le titre d’une fascinante étude anthropologique de Tim Ingold, qui nous permet de comprendre pourquoi l’Homme moderne occidental se montre tant réticent à retirer ses chaussures, à entrer en contact avec Mère Nature, et à accorder plus de confiance et de liberté à ses inertes petons.

Pour résumer et caricaturer, on doit notre vision débilitante du pied à Monsieur Darwin, et bien d’autres avant lui (ça remonte au moins à l’antiquité). Le pied libre et intelligent est pour les singes, les sauvages (mi-hommes mi-singes, bien entendu) et pour les miséreux. L’humanité dans ce qu’elle a de plus beau se caractérise par la main la plus habile, grâce à des pieds honteux dont il faut à tout prix renier le vrai potentiel. Le document est en anglais, mais ça vaut le coup, tant il est riche d’exemples et de concepts passionnants.

et c’est par là

J’essaye de traduire ici la conclusion du premier chapitre, dédié à la comparaison main/pied.

« cette spécialisation des mains et des pieds est-elle vraiment aussi naturelle que ce que Darwin et ses contemporains ont pu prétendre ? Cette division des tâches ne serait-elle pas au contraire, dans une certaine mesure, le résultat d’un discours typiquement moderne du triomphe de l’intelligence sur l’instinct, de la domination de l’Homme sur la nature ? Le développement de la chaussure ne pourrait-il pas être compris, toujours dans une certaine mesure, comme une tentative de traduire la supposée supériorité des mains sur les pieds, qui correspondent respectivement à l’intelligence et à l’instinct, ou encore à la raison et à la nature, en une réalité de tous les jours. »

Il est ensuite question de la position assise et de la chaise, autre invention purement occidentale, puisque le fait de poser notre cul au sol nous rabaisse à la triste condition de singe. Puis l’auteur développe l’idée que l’Homme (occidental), après avoir transformé son pied en stupide machine à marcher, a construit le monde qui l’entoure en suivant la même logique.

A lire et à a relire, pour comprendre combien notre compréhension du monde (le pied dans le cas qui nous intéresse) est entièrement façonnée par un lourd héritage culturel qui remonte au moins à l’antiquité grecque, voire bien plus encore.

Je reviendrai surement plus tard sur les exploits que sont capables de réaliser nos jolis petons dès lors qu’on leur accorde un minimum de confiance, d’estime et de liberté. Mais, à titre introductif, je vous présente ici une bien jolie paire qui appartient à un Indien Ashaninka (Pérou). Quand je vois ça je suis jaloux, mais je sais qu’un jour j’aurai les mêmes et j’irai à l’écoute de Pachamama vagabonder confiant sur les chemins sans le moindre doute ni la moindre peur.

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The Dusty Foot Philosopher

Samedi et pour la première fois j’ai couru un « ultra » (course dont la distance est supérieure au marathon).  Le « 1er Trail Transfrontalier de Barrancos » nous a proposé un splendide parcours de 50 km de long et 1600m D+ / 1600m D- de part et d’autre de la frontière entre l’Espagne et le Portugal.  Des sentiers par monts et par vaux entre 2 villages qui parlent un même patois qui n’est ni vraiment du portugais ni vraiment de l’espagnol.

Les conditions météo venaient adoucir les règles du jeu : grand ciel bleu d’hiver sans le moindre souffle de vent. Nous étions une grosse centaine à prendre le départ de l’Ultra.

Pour partir sur cette distance qui m’était inconnue je me suis inspiré de Scott Jurek, Barefoot Ted ou Fred Rohé. J’ai cherché à intégrer du yoga dans ma course, en restant focalisé sur la qualité de ma respiration, en essayant de maintenir un rythme cardiaque lent, mais aussi et contrairement à S. Jurek, en essayant d’oublier toute notion de chronomètre ou de compétition. Laisser de côté le passé et le à venir pour vivre entièrement le moment. J’ai voulu rechercher une communion entre mon corps, mon esprit et le monde autour de moi, par le régime végétarien, par l’accumulation de fatigue, par mes fines sandales qui me laissent écouter les messages de chaque gravier, de chaque racine, tout ça dans l’idée, peut-être, « d’entrevoir les vibrations, les ondulations et les signes du monde caché« .

Dans les faits ça ne s’est pas exactement passé comme ça, l’appréhension face à la distance, le rythme cardiaque, ainsi que l’esprit compétitif n’ont pas été complètement maîtrisés (mais c’est tellement bonnard de cramer au 35ème km une roquette en panne qui faisait le malin en début de parcours) et il me reste encore un long chemin à parcourir avant de devenir un maître zen de la course à pied. De plus, je suppose que le « monde caché » ne se dévoile pas au bout de 50 petits kilomètres, et l’absorption de Coca-Cola gentiment offert par les organisateurs le long du chemin n’a pas du participer à l’ouverture de mon 3ème œil.

Néanmoins j’ai vécu une très belle course, je n’ai pas égratigné mon corps (il semblerait que la technique soit désormais acquise, les seules vraies courbatures au lendemain sont dans les abdos et les épaules), je n’ai pas connu de crampe ni de douleur, et n’ai pas développé d’idées noires pendant les moment difficiles. J’ai marché quand mon corps ne voulait plus courir. Je n’ai pas cherché à me gaver de bouffe comme pendant le marathon. J’ai couru avec mon corps, j’ai avancé avec lui.

United we stand and divided we fall. Les 5 derniers km de la course, une montée raide, se sont fait avec une petite troupe improvisée de 4 compagnons de route, dont la première femme du classement, Gloria. Puis, sur la toute fin j’ai ralenti mon ascension pour soutenir Carlos, rencontré à l’approvisionnement du 42ème kilomètre, et qui commençait à développer une crampe. Le soir je dînais copieusement chez lui avec 5 autres participants, dont 3 ne sont pas arrivés au bout du parcours.

Après coup, le vrai marathon me parait beaucoup plus dur tant psychologiquement que physiquement. 42 km d’amer bitume, sans pause, constamment en train de flirter avec l’explosion en plein vol. Je n’y retournerai pas tout de suite.

Résultats : 21ème/108 finishers masc, 5h35
Félicitations à la doyenne de la compét, la Brésilienne Analice, 70 ans

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« they call me dusty cause my feet have been through a lot
 »
(merci Brice pour la référence)

c’était un beau samedi,
un immense merci tant aux organisateurs qu’aux participants

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au Café du Canal

Hier, dans la froidure d’un dimanche d’hiver, le soleil venait agréablement réchauffer le sol des rues de Milfontes. J’en ai profité pour aller faire un tour et boire un cafézinho. L’affable et sympathique patron de l’établissement qui fait face au château m’a très clairement signifié que je ne serai plus le bienvenu chez lui tant que je ne remettrai pas de chaussures. J’ai voulu lui citer Michelangelo mais il n’était pas disposé à écouter mes arguments, quel dommage, la conversation aurait pu être passionnante.

« Quel esprit peut-il être à ce point vide et aveugle pour ne pas reconnaître que le pied est plus noble que la chaussure ? »

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juste parce que

Le Finlandais est pourtant un bon coureur (marathon en moins de 3 heures). Mais le simple fait d’avoir porté des chaussures toute sa vie fait qu’il perd toute précision dans son geste, gaspille une énergie pas croyable et violente son corps à chaque foulée. Le Namibien, sans protection à ses pieds, est obligé de respecter son corps et développe la foulée la plus douce et la plus efficace

Comment jouer du piano avec des gants de boxe et des bouchons dans les oreilles…

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Dancing your Run

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You only cheat yourself, by pushing, pressing, competing.
There are no standards and no possible victories except
the joy you are living while dancing your run.

Fred Rohé – the Zen of Running – Californie -1969

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va nu pied

Peter, le masseur et voisin, a fait un trou dans chacune de ses chaussures Crocs au niveau de l’avant du pied, afin de laisser circuler le courant électrique entre le sol et son corps. Le plastique des chaussures étant un isolant, ce courant naturel ne passe plus lorsque nous sommes chaussés m’explique-t-il.

La semaine passée j’ai hébergé une Indonésienne. Elle a pratiqué le sport de combat local, la « ligne blanche », pendant plusieurs années. Les professeurs demandaient à leurs élèves de retirer leurs chaussures autant que possible dans la vie de tous les jours, pour « laisser circuler les énergies entre le corps et la terre ».

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Porto

mon premier marathon !

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avec des chaussures cette fois-ci,
mais toujours sans produits énergétiques ni blessure ni violence
3h39 – 988 sur 2750 finishers

le résumé de ma course

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