Je me meus sans chaussures et ça va beaucoup mieux

Course de 5 km en Indonésie

Voici un article mien, paru sur Reporterre récemment. Ils ont apporté des modifications, je publie ici celui que je leur avais proposé initialement (dans la limite des 6000 signes) :

Pour bien des raisons, il apparaît passionnant et pertinent de reconsidérer notre rapport à la chaussure. Tous les jours, sans même y penser, nous glissons des semelles sous nos pieds dès lors que nous sortons arpenter le monde, mais cet acte en apparence anodin n’est pas sans conséquences. Une humanité constamment chaussée est une humanité qui renie toute une dimension sensorielle de l’être, perd le lien physique avec son environnement, ne développe plus de délicatesse dans son mouvement, et perd son autonomie car devient « dépendante » de l’outil que ses mains ont imposé à ses pieds. Pour mieux prendre conscience de cette dépendance, je vous invite d’ailleurs à crapahuter sur les chemins quelques heures sans chaussures.

Nos pieds sont des organes complexes. Ils comptent un quart des os du corps, et leur plante est dotée de milliers de terminaisons nerveuses. Celles et ceux qui, dès leur plus jeune âge sont libres d’utiliser pleinement leurs pieds développent instinctivement une capacité à gambader sur tous les terrains, et n’ont pas « besoin » de semelle protectrice, si ce n’est pour faire face aux conditions particulières comme le grand froid en hiver ou le buisson de ronces à traverser. Leurs pieds sont larges et plastiques, font preuve de dextérité, et chaque orteil sait se mouvoir indépendamment des autres. Il n’y a ni « corne » ni mauvaises odeurs !

Comparaison de pieds habituellement chaussés (à gauche) et habituellement nus (à droite). Le port de la chaussure déforme les pieds et empêche leur développement complet. The American Journal of Orthopedic Surgery, 1905

Mais malheureusement, le pied nu est coupable de s’opposer à la grande marche civilisationnelle et d’évoquer nos origines animales et/ou tribales, supposément honteuses. Depuis l’Antiquité, nous opposons le pied à la main habile et créatrice (1). Nous l’emprisonnons, le cachons, et n’attendons rien de lui si ce n’est qu’il soutienne notre posture verticale, notre fière bipédie. Darwin observait que, « chez quelques sauvages, le pied n’a pas entièrement perdu son pouvoir préhensile, comme le prouve leur manière de grimper aux arbres et de s’en servir de diverses manières » (2), assimilant par ces mots l’homme tribal à un plus-singe-que-nous, un moins-évolué-que-nous, sans comprendre, hélas, que ce sont ses bottes à lui qui l’empêchent de développer pareilles compétences. Au Portugal, de 1928 à 1974, la Ditadura Nacional, puis l’Estado Novo imposent la chaussure à ses citadins : le pied nu devient passible d’amende et de prison car il est « une mauvaise habitude qui n’existe qu’en Afrique. Nous faisons pire que les Marocains, qui tous mettent des babouches. Au nom de la civilisation, chaussez-vous » (3).

La protection du pied empêche son fonctionnement sensoriel : la moindre semelle et nous ne sentons plus ce que nous faisons, ce qui vient altérer notre technique de marche et de course. La chaussure nous autorise à devenir des brutes, à nous mouvoir de manière insensée. On observe chez les peuples chaussés des jambes raides, un pas lent et une pose du pied loin devant en martelant le sol. C’est un usage du corps sur le long terme traumatisant pour les articulations. Au contraire, le pied nu nous oblige à considérer la sensation, et à réagir en fonction, par une pleine utilisation du genou, une pose du pied sous le bassin et un centre de gravité plus proche du sol. L’absence de protection nous invite à développer finesse, précision et décontraction, à limiter l’impact et la brutalité (4). La fragilité nous oblige à la délicatesse.

Contrairement au coureur moderne, Moritz (à droite) – qui a grandi sans chaussures – fait preuve d’une technique précise, délicate, saine, naturelle et efficiente. La sensibilité du pied lui rappelle à chaque instant toute l’importance du genou fléchi.

D’autre part, un pied sous-développé et atrophié par trop de chaussure ne prend aucun plaisir à épouser les surfaces les plus variées, car elles lui sont devenues douloureuses. L’expérience pied nu n’est alors jamais heureuse et notre perception du monde en est ainsi affectée. Ce denier est alors perçu comme une menace, et nous mettons donc tout en œuvre pour le dominer, l’uniformiser et le bétonner. En l’absence d’expérience déchaussée, nous n’apprenons jamais à négocier les risques et par conséquent les surestimons : le clou et le bout de verre semblent à chaque instant prêts à nous sauter dessus. Une humanité inconditionnellement chaussée est ignorante aussi bien du monde que de ses capacités réelles.

Il faudrait aussi tout un livre pour appréhender pleinement les drames écologique et humain d’une production de chaussures industrielle et mondialisée (5).

Nous sommes tous en mesure de retrouver un usage plus subtil du corps, moins dépendant de la chaussure. Sur les bons conseils de Ken Bob, il m’a fallu six mois d’exercices pour corriger ma technique de course, me débarrasser de mes blessures aux jambes et courir mon premier semi-marathon pieds nus. Je n’ai pas encore les pieds du « sauvage » de Darwin, mais le plaisir est là et je parcours 40 kilomètres par semaine. En société, les collègues et moi n’avons pas tous les jours le courage de montrer nos pieds nus, souvent perçus comme une provocation, mais sur les sentiers, les randonneurs se montrent toujours curieux de notre pratique et nous posent mille questions.

Pour que la chaussure ne redevienne qu’un simple outil et cesse d’être un despote (6), Angelo Patri, directeur d’école dans le Bronx, proposait en 1932 une école qui inviterait les enfants à plus de discernement et d’autonomie : « Ils viennent au monde équipés de tout ce dont ils ont besoin pour construire une vie heureuse et complète, et nous ignorons cet équipement et tentons de le substituer par un autre, de notre propre fabrication. Nous avons construit de faux standards et le résultat se moque de nous. Soyons en contact avec le sol nu, avec nos pieds nus, et sentons la vie depuis la base. »

1. Tim Ingold, Culture on the Ground, 2004
2. Charles Darwin, La descendance de l’homme, 1881
3. O pé descalço, uma vergonha nacional que urge extinguir, 1956
4. Stevens Robbins, Running-related injury prevention through innate impact-moderating behavior, 1989
5. 23 milliards de chaussures sont produites chaque année, 80 % en Asie
6. Ivan Illich, Énergie et Équité (1973) : « Dans de nombreux pays sud-américains, les gens sont forcés de se chausser, dès lors que le libre accès à l’école, au travail et aux services publics est interdit aux va-nu-pieds. Les professeurs et les fonctionnaires du Parti interprètent l’absence de chaussures comme la marque d’une indifférence à l’égard du « progrès ». »

Cet article a été publié dans Uncategorized. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

2 commentaires pour Je me meus sans chaussures et ça va beaucoup mieux

  1. Arnaud dit :

    Très bonne synthèse, toujours aussi agréable à lire

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s